Dans les coulisses glacées de la patinoire de Nice, un froid glacial s’est abattu bien au-delà de la température du lieu. Des familles dénoncent aujourd’hui avec rage et amertume des années de silence coupable face au harcèlement moral subi par de jeunes patineurs, brisant à la fois leurs rêves et leur santé mentale. La vérité, longtemps tu, éclate enfin dans le monde feutré, mais pas si doux, du patinage artistique niçois.
Quand le rêve du patin vire au cauchemar
Tout avait pourtant commencé comme dans un conte : des enfants chaussant leurs patins avant même de savoir marcher (ou presque), des réveils à l’aube, de longs trajets depuis l’arrière-pays niçois, 20 heures de glace par semaine et l’espoir de briller un jour comme Sarah Abitbol, Gabriella Papadakis ou Guillaume Cizeron. Beaucoup décrochaient des titres de champion ou vice-champion de France, partaient en compétitions à l’étranger, suivaient des stages de prestige dans les pays de l’Est.
Mais aujourd’hui, pour l’immense majorité, la magie n’a pas résisté : tous ces patineurs du haut niveau du club de Nice ont abandonné le patin, et surtout le rêve. Ils affirment avoir été brisés psychologiquement par leur ex-entraîneure, Katia Gentelet, qu’ils accusent devant la justice de harcèlement moral sur plusieurs années, avec la complicité (passive) de la Fédération française des sports de glace et de son président, Didier Gailhaguet. Leur reproche : n’avoir rien fait malgré les alertes réitérées.
Sous la glace, l’enfer : insultes, humiliations et obsession du poids
L’histoire débute en 2009 à la patinoire NBAA fraîchement refondée. Katia Gentelet, officiellement en formation, se retrouve pourtant à la tête de la section sport-études, avec des jeunes de 7 à 15 ans sous sa houlette.
Les récits concordent : retards matinaux inexcusables, soirées bien arrosées, enfants abandonnés sur la glace, séances écourtées… Et surtout, des injures répétées qui font froid dans le dos, confirmées par plusieurs témoins :
- « T’es qu’une connasse, ta mère c’est une pute »
- « Salope, t’arriveras jamais à rien, t’es trop nulle »
- « Grosse vache, t’es bonne à rien »
Katia Gentelet nie tout en bloc, mais une vidéo visionnée par la rédaction la montre visiblement éméchée, insultant une élève en larmes. Sabine, ancienne patineuse, raconte l’emprise de la coach, des débriefings tard dans les bars sous menace, la manipulation affective, la chute vertigineuse de l’estime de soi jusqu’à l’anorexie-boulimie – des séquelles encore vives.
Pour plusieurs témoins, la question du poids prenait un tour obsessionnel : pesées quotidiennes, remarques humiliantes sur le physique, mesures du ventre, pinçages devant les autres, enjointes à « sécher ». Des parents rapportent leur fille tombée à 32 kilos pour 1m50, consultation d’endocrinologue, arrachage compulsif de cheveux, malaises à répétition, deux fillettes au moins évanouies sur la glace, interdites de boire avant la fin des séances. Gentelet réfute la fréquence des pesées et les insultes, invoquant un souci de santé des articulations, mais la réalité vécue dessine tout autre chose.
Omerta au sommet : entre protection, menaces et colère
Tenter de briser la glace du silence s’avérait périlleux. Les familles disent que Michel Gentelet, président du club et père de Katia, protégeait sa fille coûte que coûte. Plusieurs affirment qu’un parent récalcitrant a été frappé devant les élèves, et décrivent une réunion « musclée » où il menaça même d’en appeler à la mafia russe. Les parents furent sommés de signer leur silence. Certains craquèrent, d’autres refusèrent, les larmes pointant au parking.
Malgré deux signalements sans effet à la Direction de la Cohésion sociale, il fallut attendre la plainte groupée d’une quinzaine de familles pour que les choses bougent. Michel Gentelet fut écarté, le club placé sous administration judiciaire, Katia Gentelet licenciée pour faute grave et, par arrêtés préfectoraux, suspendue puis interdite d’entraîner pendant cinq ans pour « pratiques dangereuses pour la santé physique et morale des jeunes sportifs ».
Pourtant la Fédération, par la voix de Didier Gailhaguet, a tenté de se présenter en champion de la lutte contre le harcèlement, brandissant ces sanctions comme preuve de sa réactivité. Mais selon plusieurs documents, il avait été averti par courrier dès 2014 (alors que Katia Gentelet venait d’être élue meilleure jeune entraîneure par la FFSG). Lettres restées sans réponse… De fait, Gailhaguet était vice-président statutaire du club les premières années, « Nice, c’est son bébé » selon un dirigeant, et ami de longue date de la famille Gentelet. Difficile, dès lors, de croire à un simple manque d’information.
Séquelles persistantes et espoir ténu de reconstruction
À Nice, l’entraîneuse incriminée n’a plus jamais remis les pieds sur la glace locale. Le club tente vaille que vaille de se reconstruire, mais « les gamins qui sont restés, sont paumés », résume la nouvelle présidente, Jannick Stute, elle-même mère d’une victime. Les blessures familiales et corporelles perdurent. Beaucoup se sont constitués parties civiles. La plainte pour harcèlement moral suit désormais son lent chemin judiciaire après un premier classement sans suite.
Malgré tout, la parole se libère peu à peu. D’autres familles se sont récemment signalées. L’avocate des plaignants espère que « la parole des enfants soit enfin entendue ».
Un espoir glacé s’invite : que sur la patinoire, seuls les sauts et pirouettes fassent désormais frissonner, plus jamais la peur ni la honte.













