Quand le capitalisme rêve de tout avaler sur son passage, il y a une force indomptable qu’il n’arrive toujours pas à digérer : la vague. Le surf n’est pas qu’une affaire de planche et de wax : c’est, selon beaucoup, le dernier bastion poétique face à la toute-puissance d’un monde ultra-connecté et marchandisé. Mais pourquoi la glisse résiste-t-elle encore et toujours à l’envahisseur économique ? Installez-vous (pas trop confortablement, la vie, la vraie, c’est plus remuante), on va plonger…

Surf : entre engouement mondial et quête de sens

  • Compétitions à n’en plus finir
  • Vagues toujours plus impressionnantes
  • Tourisme surf en plein boom, jusque dans les contrées fraîches
  • Explosion de films et documentaires depuis les années 1960
  • Marché prospère pour Quiksilver, Billabong, Roxy et toute la galaxie de la “coolitude”

Depuis son entrée fracassante aux JO de Tokyo 2020, le surf n’est plus juste une affaire de hippies en bermuda. C’est la star d’une pop culture nouvelle, au centre d’une « idéologie moderne de la glisse », un vrai phénomène contemporain. Pourtant, sous la mousse des événements, le cœur du surf demeure : une philosophie, une relation presque mystique à l’océan.

La vague, plus forte que les algorithmes

Ici, pas question de briefer son assistant vocal pour se garantir de belles sessions. Même les meilleures applications météo ne savent pas prédire si aujourd’hui sera “surfable”. Cette imprévisibilité, loin d’être un défaut, est la magie du surf : vivre dans l’incertitude, accepter qu’on ne maîtrise rien. Comme le dit la romancière Sigolène Vinson, le surf, « c’est une sorte de philosophie stoïque, c’est accepter qu’on n’a pas le pouvoir sur les choses ».

À l’origine, le surf était ancré dans la culture des îles du Pacifique, notamment à Hawaï, lié à la célébration du dieu Lono. Réservé aux puissants, il a pourtant su garder ce parfum d’osmose avec la nature. Les « soul surfeurs » – ces amoureux du geste pur – ne rêvent pas de spectacles ni de trophées : ils cherchent une équation rare entre l’humain et l’élément. Pour eux, la vague n’est pas une ligne à ajouter au palmarès, mais un partenaire d’alchimie, un souffle vital (l’animisme n’est jamais loin).

Liberté, spiritualité et douce insoumission face au capitalisme

Dans notre société où la liberté se liquéfie aussi vite que la glace sur une plage d’Hossegor, où la technologie nous éloigne de la nature et où même la méditation est devenue business, le surf apparaît comme l’antidote ultime à l’aliénation moderne :

  • Rareté de l’instant pleinement vécu
  • Culte de la présence et de l’intensité
  • Ode au hasard face aux injonctions des algorithmes

Et ce n’est pas tout. Même le plus brillant programmeur ne pourra coder l’expérience d’attente sur l’eau, ce deuxième avant la vague, une éternité en miniature. Et même équipée d’une encyclopédie de données océaniques, l’intelligence artificielle restera impuissante devant la singularité du prochain déferlement.

La vague remet le surfeur à sa place : modeste créature face à l’océan indomptable, loin des promesses tapageuses du progrès. Ici, pas de maître, pas de domination : juste l’humilité et la connaissance de ses limites. Voilà pourquoi le surf « résiste au capitalisme qui aspire sa critique » – il lui oppose une paroi infranchissable, la force brute de la nature.

Le dernier territoire indompté – et un peu de médecine pour l’âme

Certes, le soft power du surf a la cote, entre écoles, magazines, musique et tendances vestimentaires, au point que certains patrons, comme Yvon Chouinard (Patagonia), recommandent de “laisser leurs employés surfer”. Mais au fond, explique le voyageur Lodewijk Allaert, les vrais savent bien que « du simulacre commercial, du fétichisme vestimentaire ou de la mauvaise météo », ils n’ont rien à faire : le lien à l’océan, lui, reste intouchable.

Le surf soigne-t-il l’âme là où la médecine high-tech oublie l’humain ? Le philosophe Claude Romano le pense : en opposition à une médecine objective déshumanisante, le surf propose une médecine douce, naturelle, subjective. D’ailleurs, des programmes de surf-thérapie existent désormais pour apaiser les vétérans blessés par la vie, là où la méditation classique peine parfois à agir.

La pandémie de Covid-19 a bouleversé modes de vie, libertés, et rapport à l’existence. Changement de métier, déménagement, divorce… Le besoin d’échappée est plus fort que jamais. Sociologue Jérémy Lemarié va droit au but : l’océan est pour les surfeurs « leur seule échappatoire dans la surpopulation et le cloisonnement de la vie moderne. L’océan est leur dernière frontière. »

Alors que l’on rêve de tuer la mort grâce au transhumanisme ou de conquérir l’espace, l’océan reste le territoire où l’indomptable triomphe. Peut-être, finalement, le surf demeure-t-il – sans date de péremption – notre planche de salut face à l’absurdité des temps modernes. Un conseil ? Si vous cherchez un vrai goût de liberté et que le capitalisme vous donne des boutons, laissez tomber la carte Platinum, attrapez une planche… et rendez-vous dans les vagues.

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