J’étais submergé par l’émotion : l’apnéiste Laurent Marie, face aux abysses et à lui-même

À l’arrière de son Jumpy blanc, c’est le joyeux bazar : monopalme, chaussures, bloc de plongée et une ribambelle de cartons qui entament un joyeux tintamarre à chaque virage dans les rues bringuebalantes de Brest. Nous sommes dans le quartier de Recouvrance, là où l’agitation urbaine résonne entre le béton et les gigantesques verrières des Capucins. Au volant ? Une figure : Laurent Marie. Sa voix douce contraste avec le brouhaha ambiant. Et pour une fois, on va se taire et écouter, parce qu’il le mérite.

Laurent Marie, l’apnéiste qui préférait apprendre en faisant

Laurent a 43 ans. Malouin de naissance, descendant de cap-horniers, pompier professionnel à Brest depuis 2005. L’école ? Un cauchemar. « Je la vivais comme un enfermement », lâche-t-il, tout le contraire de son frère, prof d’histoire-géo agrégé et étudiant à vie — la passion des bancs d’école ne se distribue pas toujours à égalité dans une même famille ! Laurent, lui, préfère de loin apprendre en mettant la main à la pâte ou, devrions-nous dire, en plongeant la tête la première.

Il file ainsi en cuisine : bac pro à Rennes, apprentissage au lycée hôtelier de Dinard, puis restaurant gastronomique. C’est au Château de Marçais, à Chinon, qu’il retient une leçon unique aux côtés de David Grandjean (ex-second de Bernard Loiseau) : la cuisine par évaporation d’eau. Déjà, l’élément liquide l’appelle…

De la cuisine à l’océan, l’appel de l’immersion

Et puis, l’étincelle sous forme de flashes. Ou plutôt une révélation entre deux brassées dans la piscine de l’hôtel, en apnée, racontée avec un large sourire : « Une sensation de plaisir immense sous l’eau ». Dès lors, il s’impose un choix, pas simple :

  • Marner dix ans pour espérer devenir un grand chef ?
  • Ou, littéralement, se jeter à l’eau ?

Il opte pour la seconde. Brevet national de sécurité et de sauvetage aquatique en poche, entraînement acharné à l’apnée parmi les pompiers professionnels : la route est tracée.

Vingt ans plus tard, le voici, décontracté, fourchette à la main dans un poke bowl un midi de septembre. Les grands bouleversements ne l’ont jamais trahi : « C’est juste la finalité de ma pratique de l’apnée qui a évolué au fil du temps et des descentes dans les profondeurs. » Un temps obsédé par la compétition — gagner un mètre, puis encore un — il fait partie de l’élite des apnéistes français.

  • Enchaîner les stages,
  • Travailler la souplesse de la cage thoracique,
  • Forger endurance et sens aiguisés,
  • Muscler la tête par la préparation mentale : visualisation, musique, théâtralisation…

C’est devenu sa raison d’être.

L’eau, pour lui, n’est pas qu’un milieu : « L’eau agit comme un miroir, te met face à tes propres peurs, tes angoisses. Il faut parvenir à les comprendre pour progresser. » On comprend qu’avec lui, chaque plongée devient autant une descente en soi-même qu’un record à battre. Pas étonnant que la pratique devienne presque une philosophie.

Expéditions, tempêtes et drames : quand les abysses font redescendre sur terre

En 2010, capitaine d’une expédition avec d’autres apnéistes, l’objectif est clair : plonger au Cap-Horn. Problème : la météo s’en mêle, tempête à l’horizon ! Qu’à cela ne tienne, ils remontent le canal du Beagle, plongent au pied des glaciers – sensations garanties. Le soir, à Ushuaia, quelques verres aidant, l’un d’eux lance : « La prochaine fois, on va en Antarctique ! » Réponse de Laurent : « Ouaaais ! » Tout son corps y croit.

Mais l’aventure sous-marine n’est pas qu’une histoire de records et de fêtes. Un jour sombre de 2011, sur disponibilité à Nice pour plonger avec des copains, le drame survient : l’un d’entre eux meurt. « Ça va faire quinze ans. Ça va un peu mieux. » Un événement marquant. Laurent avait accepté la dangerosité des abysses, le risque, parfois la mort. Il avoue lucidement : « Il y a toujours, de toute façon, un moment où tu es borderline. »

L’apnée, c’est alors « faire corps le plus sobrement possible avec les éléments. L’eau est douce, comme une caresse. » Ce contraste permanent entre douceur et fragilité, adrénaline et introspection, façonne l’homme qu’il est devenu.

Conclusion : Descendre, c’est aussi se découvrir

L’histoire de Laurent Marie ne parle pas seulement de profondeur et de records, mais bien d’émotions brutes, de choix de vie et d’un rapport viscéral à la nature. Écouter les gens comme lui, c’est comprendre à quel point l’eau — et parfois les baleines croisées en plongée — peut changer une existence à jamais. Leçon du jour offerte par un Malouin-pompier-apnéiste gourmet : parfois, il faut écouter ses « flashes » et oser sauter à l’eau. Vous ne savez jamais quels trésors vous attendent dans les profondeurs, qu’il s’agisse de rencontres à couper le souffle ou de vous-même, enfin apaisé.

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