Marcher, pour certaines femmes, n’est pas qu’un loisir ou une manière de faire ses 10 000 pas quotidiens. C’est parfois une urgence vitale, un acte d’émancipation, voire une déclaration d’indépendance – chaussures aux pieds et coeur en bandoulière. Derrière chaque pas, il y a une histoire, un combat, et souvent… une grand-mère qui aurait bien faussé compagnie à un marathonien !

Des chemins buissonniers à l’affirmation de soi

D’aussi loin que je me souvienne, ma grand-mère a toujours marché. Pas cinq ni dix, mais vingt kilomètres (parfois plus) par jour, quels que soient le temps, la saison ou l’état de ses tennis. Dès le matin, elle lançait son cri de ralliement : « Il fait beau aujourd’hui, on va pouvoir en profiter pour aller marcher ! » Avouez qu’on l’entend encore, même quand il pleuvait des cordes…

Ce n’était pas un hobby : marcher était devenu pour elle une nécessité impérieuse. Même quand je faisais la grasse matinée en la suppliant de me laisser tranquille avec ses balades interminables, elle s’en fichait éperdument ! Elle partait passer l’après-midi dehors, solitaire et libre.

Aujourd’hui, à 88 ans, marcher plusieurs kilomètres est plus difficile. Son envie ne faiblit pas – c’est le corps qui lâche, jamais l’esprit. Canne à la main, souffle court, elle continue à marcher matin et après-midi. « Ça m’a aidé à faire face à mon deuil, et aujourd’hui, c’est ce qui me maintient en vie », confie-t-elle, savourant les paysages comme jamais auparavant. « La télé, ça repose, mais marcher, ça rend vivant ! »

Marcher, un espace conquis… et une tradition invisible

Des femmes comme ma grand-mère, il y en a des légions. Certaines flânent, d’autres s’élancent en marche nordique, s’essaient à l’alpinisme ou à la hardcore rando ! « Marcher » reste un mot fourre-tout, observe la chercheuse Julie Gaucher : chaque femme l’investit à sa manière. Et tant mieux si pour l’une c’est du sport et pour l’autre une simple balade !

L’histoire, pourtant, a rarement valorisé les femmes qui arpentaient routes et sommets. Longtemps, la marche ou l’alpinisme furent l’apanage des hommes. Certains cercles, comme le Club alpin français, ont fini par tolérer les femmes, à condition qu’elles restent sous tutelle familiale masculine et ne grimpent pas sans modération – en tout bien tout honneur ! Il a fallu attendre les années 1960, tout de même, pour voir des femmes gravir des sommets sans leur mari.

  • Des pionnières comme Henriette d’Angeville (Mont Blanc, 1838) créaient même leurs propres tenues pratiques et décentes, défiant jupes longues et corsets.
  • Meta Brevoort et Lucy Walker, dans les Alpes, ou encore Simone de Beauvoir et Georgia O’Keeffe, ont utilisé la marche comme acte d’émancipation ou de création.

En réalité, on considérait le corps féminin comme inapte aux longues distances – voilà qui arrangeait bien ceux que la liberté des femmes inquiétait. Pour Julie Gaucher, permettre aux femmes de marcher seules, c’était remettre en question la famille, la domination masculine… et le monopole de l’espace public.

Marcher seule aujourd’hui : prudence, audace, et bénéfices multiples

Les temps changent, mais il est toujours surprenant pour beaucoup de croiser une femme qui marche seule, surtout hors des sentiers battus. Anne, coach sportive à Montpellier, témoigne : « C’est toujours la surprise quand je dis que je pars toute seule. On dit généralement aux femmes de bien faire attention, comme si on était des inconscientes. » Pourtant, Anne se sent plus en sécurité en montagne qu’en ville. Son conseil : prendre un chien (même si ses qualités de garde restent à prouver…), et rester prudente.

  • Les dangers ? Plutôt sangliers ou serpents qu’agression, d’après certaines comme Nina. Selon l’Insee, le risque de violences envers les femmes est en réalité plus fort en ville, surtout de la part de personnes connues.
  • La prudence reste de mise, mais la marche solo n’est pas synonyme de témérité folle.

La marche attire pour ses bienfaits : elle reconnecte à soi, ne coûte presque rien, et oblige à lever le nez du portable (merci à Léonie pour ce point essentiel !). Activité douce, la marche survit aux maux physiques ou aux coups de blues de la grossesse, selon Margot. On s’adapte, on progresse, on s’émancipe.

Beaucoup y voient aussi une manière de dépasser ses limites et de revendiquer leur place. Que ce soit « la figure en sang » par chute, l’accomplissement physique ou la promesse de liberté, marcher seule ou entre amies, c’est repousser les barrières qu’on a voulu leur imposer. Laure le dit tout net : « Nous ne sommes pas des petites choses fragiles ! »

Se libérer pas à pas : courage ordinaire et force collective

Ludivine, autrefois incapable de se retrouver seule avec elle-même, ne veut plus se priver de ses randos solitaires. Anne insiste : la marche en solo apprend la confiance, l’introspection, et donne du courage pour le reste de la vie. « Si je sais faire ça, pourquoi je ne serais pas capable de prendre la parole ou des initiatives ? »

Marcher pour s’émanciper, c’est choisir sa route, marcher contre le vent s’il le faut, et respirer la liberté à chaque foulée. Peu importe son allure ou son âge, chaque pas féminin compte pour réclamer sa place – dans la nature, dans la société, dans sa propre histoire. Alors, prêtes pour une marche ? Tennis aux pieds, la liberté n’attend pas.

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