Survivre au règne de la viande et de Bacchus
Le verdict est tombé au retour d’un séjour de quinze jours en France : douze kilos en moins, une silhouette à inquiéter sa compagne (« elle a cru que je revenais d’un séjour en prison ») et l’impression d’avoir mené une expérience de jeûne express involontaire. Il faut dire qu’en deux semaines, la moisson alimentaire s’est résumée à une demi-salade, un quartier de carotte et trois paquets d’amandes. La cause ? Dîner dehors presque chaque soir, sur la terre ferme de la viande entourée d’une mer d’alcools en tous genres.
En France, ne pas manger de viande ni boire d’alcool, c’est un peu comme vouloir lire Proust en langage des signes : on s’y reprend sans cesse, mais on finit par picorer plus qu’on ne mange. Par chance, un dos de saumon apparaît quelques fois, délicate poignée tendue à l’appétit affamé – sinon, c’était la famine assurée. Si, par malheur, l’auteur de ce périple avait été vegan, il ne rentrait qu’en cercueil ou, mieux, en fauteuil roulant, bardé de perfusions.
Chroniques d’un salon du livre sous le signe du régime contraint
Un week-end marathon lors d’un salon du livre : trois repas au compteur, mais l’épreuve s’annonce d’avance. Premier déjeuner : dos de saumon servi… gorgé de sauce au vin blanc. Dix minutes de lutte pour éponger l’assiette avec du pain, histoire d’éviter l’ivresse culinaire. Au dessert, c’est une charlotte au Cognac, mais faute de pain pour absorber le trop-plein, elle finit offerte au voisin de table, qui l’engloutit sans sourciller.
Le soir, rebelote : huîtres en entrée – impossible à avaler, un traumatisme d’enfance oblige le plat à passer. Tentative de vin dans le verre, politely refusée : la réaction du serveur laisse penser à une proposition indécente. Arrive la joue de bœuf, contact visuel direct… mais la rencontre n’aura pas lieu. Sauvé par un flan de légumes, englouti avec la reconnaissance d’un otage libéré. Il faudra tout de même rassurer le serveur : non, la sobriété n’est pas une blague. Le dessert ? Une demi-poire nageant dans le vin de Bourgogne. Transfert immédiat au voisin de déjeuner, fidèle compagnon de table et désormais bénéficiaire attitré des plats à l’alcool.
Les repas s’enchaînent… et se ressemblent
Le lendemain, l’épreuve continue. Au menu du déjeuner : tapas à la viande en déclinaison extrême (chorizo, poulet, jambon de Bayonne, couille d’agneau, foie de grenouille, tendon de chèvre, rate de sanglier…). Dépourvu de solution végétale, c’est sur les bâtonnets de carotte que s’abat la faim : ils sont tellement bons qu’ils suffisent à colorer l’urine en orange pour deux jours. Quant au dessert, fruit exotique à l’alcool de prune : abandonné au profit d’un granola solitaire caché au fond du sac à dos.
Les jours suivants n’offrent guère plus de réjouissances culinaires. À chaque restaurant, le rituel se répète :
- Carte consultée dans la crainte, lue comme un grimoire de boucher
- Côté entrées : c’est Waterloo, morne plaine. Poêlée d’escargots, terrine de foie gras, fricassée de coquilles Saint-Jacques au Porto, rien qui ne rassérène un végétarien sobre
- Plats principaux : coqs au vin, côtes de bœuf, carré d’agneau sauce à la bière, parfois un filet de sole… au Grand Marnier
- Dédain bravache, commande d’un Perrier au citron vert, avec glaçon s’il vous plaît !
L’art raffiné de la salade de survie
Face à l’hostilité du bestiaire, la solution des restaurateurs semble unanime pour les « dégénérés » de la tablée : la salade colorée. Un assemblage méticuleux de légumes fraîchement guillotinés à la machine du marché (celle qu’on offre à sa belle-mère à Noël !). Voilà un paysage de concombres tout en précision, carottes râpées en spirales et lamelles de chou rouge gondolé. Un cuisinier consciencieux ajoute trois feuilles de laitue pour la grâce, point à la ligne.
Au moins, souligne l’aventurier, avec ça « tu peux bouffer ta salade sans emmerder ton monde ».
En conclusion : Manger sans viande ni alcool en France relève du marathon. Amandes et granola en bandoulière, carte lue avec vigilance, il ne reste plus qu’à développer ses papilles de lapin et son humour face à l’empire de la chair et de l’alcool. Un conseil ? Préparez-vous à avaler beaucoup de salade… et à avoir un voisin très heureux de finir vos desserts.













