Dans les profondeurs colorées de la Sierra Madre occidentale, alors que le soleil paresse dans un lit de nuages, un peuple fascine le monde entier : les Tarahumaras – ou Rarámuris, “pieds légers” – légendes vivantes de l’endurance, dont le secret soulève plus de questions que la recette du pinole.

Des coureurs d’exception au cœur des canyons

Imaginez : le 5 mars 2023, Urique, petit village mexicain décoré de fanions orange et blancs, s’éveille lentement alors que 1 200 coureurs s’élancent pour la 17ᵉ édition du Caballo Blanco, l’un des ultra-marathons les plus fous de la planète. Certains chaussent des baskets ultra-tech, d’autres de simples sandales en pneu bricolées. Le soleil, enfin levé, dévoile la rudesse des Barrancas del Cobre, les fameux « canyons du cuivre ».

Parmi les participants, 800 Rarámuris foulent la piste. Pour eux, la course n’est pas un sport : c’est une manière d’être au monde, un état d’esprit, peut-être le meilleur des clubs de méditation… sans abonnement ! Les distances ? Semi (21 km), marathon (42 km) ou ultra (80 km). Pour le commun des mortels, l’Everest n’est pas si loin !

Les secrets du miracle tarahumara

La question brûle toutes les lèvres (et crampe pas mal de mollets) : comment, en sandales ou en tagora, voir même parfois en jean, ces hommes et femmes avalent-ils de telles distances ?

  • L’esprit avant tout : “Les anciens nous apprennent à courir pour remercier la Terre, nous renforcer et nous soigner”, explique Irma Chávez Cruz, 32 ans. “Le monde et moi, nous sommes en rotation, je cours avec le monde.” Entre tradition et philosophie, la performance semble secondaire.
  • L’alimentation : Les ravitaillements regorgent de pinole, breuvage artisanal à base de maïs rappelant vaguement le pop-corn. Apports énergétiques assurés : vitamines, protéines, acides aminés, fibres, antioxydants… Pourtant, le pinole ne donne pas d’ailes magiques à tous, si l’on se fie à certains finishers épuisés !
  • L’ancrage dans le quotidien rural : Du plus jeune âge, les Tarahumaras marchent ou courent entre montagnes et rivières pour garder troupeaux. Lourdes García Carrillo rappelle que ce jeu quotidien façonne leur endurance.

Et puis il y a les huaraches, ces sandales légères, symbole de modestie et de spiritualité : “Les Rarámuris considèrent depuis des siècles que les chaussures sont destinées aux enfants du diable”, d’où leur prédilection pour la course pieds nus ou en sandales « maison ».

Une tradition ancrée dans la culture et la survie

Courir, c’est aussi honorer les dieux : Onoruame (le dieu-père du soleil), Iyeruame (la déesse-mère de la lune), dans un syncrétisme mêlant rituels précolombiens et catholicisme. Les jeux d’endurance sont rois : le rarájipari (poursuite rituelle d’une balle de bois sur plus de 100 km chez les hommes) ; pour les femmes, l’ariweta (lancer et rattraper un cerceau de laine avec une canne). Même les enfants, dès 10 ans, participent via Los Caballitos, courses entre 30 mètres et 3 km.

La communauté Tarahumara compte entre 55 000 et 85 000 membres. Épargnés (ou presque) par le reste du pays depuis la colonisation espagnole, ils vivent dans une autarcie rude où la course demeure un enjeu familial et, désormais, vital : à Urique, finir la course, c’est remporter des sacs de vivres ou des bons d’achat, indispensables dans une région où 60 % des enfants de moins de 5 ans souffrent de malnutrition chronique.

Le Caballo Blanco, imaginé en 2003 par Micah True (aka El Caballo Blanco), gringo mythique adopté par les Tarahumaras sous le prisme du kórima (partage désintéressé), perpétue cet esprit. Aujourd’hui, une statue et une fresque dans le village lui rendent hommage. La solidarité s’exprime jusqu’à la ligne d’arrivée !

Entre espoir, fierté et menaces

Mais la réalité rattrape parfois le mythe. Le Chihuahua, desséché et accaparé par les narcotrafiquants, offre peu d’options : survivre ici, émigrer ailleurs ou travailler (parfois contraint) pour les cartels. Les programmes solidaires pour l’éducation et l’accès aux soins sont plus que jamais vitaux.

Pourtant, l’âme de la course résiste. Miguel Lara Viniegra, septuple vainqueur local, y tient : “Courir est une tradition culturelle et spirituelle. Avec le Caballo Blanco, il y a une fierté à représenter les Tarahumaras.”

Bien sûr, tous ne gagnent pas. Mais nombreux rêvent déjà de revenir, dans ces canyons où chaque foulée devient un acte de lien, de résistance, d’espérance.

Alors, courir pour manger ou courir pour l’éternité ? Chez les Tarahumaras, les deux ne sont jamais très loin. À chacun de trouver son propre secret de course… ou de prendre le temps d’écouter ses pieds.

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